Lorsque Florie s’élance au départ du Grand Raid de La Réunion — plus connu sous le nom de « Diagonale des Fous » — rien ne nous est donné d’emblée de ses motivations. Ce n’est qu’au fil de la course, dans l’effort et l’épuisement, que se dessine peu à peu son histoire, et ce qui la pousse à avancer.

Car cette motivation est loin d’être anodine. Derrière l’exploit sportif — 165 kilomètres et près de 10 000 mètres de dénivelé — il ne s’agit pas tant d’un dépassement de soi que d’une tentative de survie intérieure. Courir devient pour Florie une manière de contenir, sinon d’apprivoiser, un passé profondément traumatique.

Florie est une femme victime de violences. Et ces violences ne relèvent pas seulement du passé : elles persistent, fragmentées, sous forme d’irruptions — images, sons, parfois les deux mêlés — qui traversent sa conscience sans prévenir. C’est là toute la force du film : rendre perceptible, avec une justesse rare, ce que signifie vivre avec un traumatisme.

Sans jamais céder au spectaculaire ni à une quelconque esthétisation de la violence, les réalisateurs s’appuient sur le montage pour faire du parcours de Florie bien plus qu’une course : une traversée intérieure, une plongée dans ses hantises. Le film ne se contente pas de montrer le traumatisme ; il en épouse la logique même. Il ne le représente pas de l’extérieur : il le fait éprouver.

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Le passé surgit. Il s’impose. Il envahit.

Le spectateur est ainsi placé dans une position analogue à celle du sujet traumatisé : envahi par des images qui surgissent, sans ordre, dans un temps disloqué. Le montage fragmenté, presque heurté, rompt toute continuité et mime le fonctionnement d’une mémoire traumatique où le passé ne passe pas.

Les flash-back ne sont pas de simples retours en arrière narratifs : ils incarnent le retour du refoulé, brut, incontrôlable. Peu à peu, le film installe une sensation d’immersion dans les méandres de la conscience de Florie. Les images s’imposent, souvent dans l’obscurité, à un rythme que ni elle ni le spectateur ne maîtrisent.

Le travail sonore mérite à lui seul d’être souligné. Florie est presque muette. Mais ce silence n’est pas vide : il est saturé. Il laisse place à une mémoire sonore d’une intensité saisissante — cris, pleurs, coups, hurlements — qui surgissent comme des déflagrations. Ces sons semblent parfois résonner à l’échelle même des paysages réunionnais.

Et c’est peut-être là l’une des plus grandes réussites du film : faire du décor — pourtant calme, majestueux, presque apaisant — le réceptacle d’une douleur indicible. La montagne, loin d’offrir une échappée, devient l’écho d’un passé qui ne cesse de revenir.

À La Réunion, les violences intrafamiliales constituent une réalité persistante, souvent reléguée à la sphère privée, donc invisibilisée. Le film trouve ici une résonance particulière : en donnant à voir et à entendre ce qui, d’ordinaire, reste enfoui, il participe d’un mouvement plus large — encore fragile — de mise en lumière.

Car au-delà du cas de Florie, c’est toute une question qui affleure : comment une société accueille-t-elle la parole de celles et ceux qui vivent avec un traumatisme ? Et surtout, comment rendre audible ce qui, par nature, échappe au langage ?

1 femme sur 10

subit des violences physiques

80 % des violences

ont lieu dans la sphère privé

1 femme sur 5

porte plainte

LE FILM

Titre : Tangente (2018)
RéalisationJulie Jouve et Rida Belghiat.                 

Avec : Brice Deliry, Jean-Louis Levasseur, Christelle Richard
Durée : 25 mn

Repère

Une mise en scène immersive. Montage et son explore les mécanismes intimes du traumatisme.